• Clara BL

Gentil.le

Parfois, j'ai l'impression qu'être gentille est un mécanisme de défense pour moi. Peut-être que c’est ce qu’on pourrait rapprocher de l’idée de fawn, en anglais, l’apaisement. L’apaisement, au même titre que le combat, la fuite et l’inhibition est une réaction, souvent automatique, face à une situation de danger.


Parfois comme beaucoup d’entre nous, j’ai l’impression d’être gentille malgré moi. J’ai l’impression que c’est un comportement qui m’échappe et sur lequel je n’ai pas autant de prise que je le voudrais, un réflexe. Je crois que c’est ma façon d’essayer d’être gentille avec moi-même quand j’ai l’impression (parfois à raison, parfois pas) qu’être moi-même est dangereux. Quand je ne me sens pas en sécurité être gentille peut-être mon mécanisme de survie.


Ce qui est chiant quand on est gentil pour survivre, bien que ça ait sûrement marché jusque là puisqu’on est en vie. C’est que c’est épuisant, parce que ça demande beaucoup, beaucoup d’attention à l’autre. Ça aiguise les perceptions, je ne vous dirais pas le contraire !

Mais même avec d’excellentes perceptions, on peut se tromper. Ce qui est gentil pour une personne peut être affreusement humiliant pour une autre.

Et c’est pas moi qui décide, c’est l’autre.


Ma gentillesse n’est pas définie par mes valeurs, mais par celles de l’autre.


Ça nous garde en sécurité, probablement, et ça nous empêche aussi d’être connu.e et aimé.e comme on est puisqu’on ne le montre jamais vraiment.


Et le pire, c’est que quoi qu’on fasse, il y a toujours des gens qui ne sont pas contents. Il y a toujours des gens avec qui être nous-mêmes sera dangereux. Il suffit de passer un peu de temps sur internet pour voir des propos racistes, homophobes, antisémites et de manière générale déshumanisants et extrêmement violents. Il s’avère qu’à ma grande surprise, les personnes qui ont décidé de maltraiter les autres (et elles-mêmes ?) seront agressives, critiques, méprisantes, violentes, voire dangereuses, avec n’importe qui se trouvant sur leur chemin, pour n’importe quelle raison, n’importe quand. Oui, c’est flippant quand on y pense.


Et ça montre peut-être aussi que ça n’a rien de personnel.


Peu importe comment on choisit de vivre nos vies, de s’exprimer. Peu importe qui l’on est, il y aura toujours (enfin, j’espère pas toujours, mais sûrement de mon vivant !) des gens qui seront tellement dérangés par ça qu’ils le feront payer.


Et ce n’est pas de ma faute. Ça ne signifie pas que j’ai fait quelque chose de mal. Personne ne mérite d’être maltraité, et personne ne devrait être gentil avec tout le monde pour devoir le mériter.


C’est un mensonge qu’on nous fait croire, que si on est assez gentil.le (entendre docile) alors on vivra bien.Parfois, ça marche, souvent non.

C’est pas facile d’arrêter d’être gentil.le quand tu as l’impression que ta vie en dépend. Et parfois, c’est le cas.


Je ne crois pas être la seule qui a appris la gentillesse comme mécanisme d’obéissance à un système destructeur.


Ce n’est pas seulement une expérience personnelle, je pense que c’est une expérience collective, en particulier pour les minorités. Parce qu’il ne faudrait pas être l’hystérique ou le.a dangereux.se qui n’est pas d’accord, sinon tu perds aussitôt ton humanité.


Il y a des moments où il y a vraiment un danger, peu importe sa forme, à ne pas être « gentille » (ou plutôt docile donc). Et c’est important pour moi de remettre les choses dans cette perspective.

Pas pour me victimiser, au contraire. Pour honorer ce que représente un refus de gentillesse, pour honorer une expérience collective et pas individuelle et isolée, pour honorer notre pouvoir.


Parce que parfois, c’est un arbitrage qu’on doit faire non seulement dans notre vie personnelle, mais aussi dans notre vie publique et sociale. Qu’est-ce que je risque ? Qu’est-ce que je suis prête à perdre pour avoir dit ce que je pense sans filtre ? Qu’est-ce que j’y gagne aussi ?


Ce n’est pas seulement un trait de personnalité sur lequel on peut travailler, ça peut aussi être un véritable acte de résistance, même si ça semble petit et quotidien. On a l’impression de devoir se battre contre nous-mêmes alors qu’en fait c’est contre les systèmes d’oppression qui vivent en nous et à l’extérieur qu’on se bat pour retrouver une véritable liberté.


Parfois, c’est tellement bien appris que tu ne sais même plus quand tu fais les choses parce que tu as envie ou par instinct de survie. Mais ça n’a pas besoin de changer dans la minute.

J’ai fait ça la plupart de ma vie, et quelques mois ou année de plus, n’y changerons pas grand-chose. Et ça changera encore moins si je suis obnubilée (ce mot est drôle, non ?) par l’idée d’arrêter absolument et complètement d’être gentille. Ça ne serait pas viable, et ça ne serait pas plus moi que d’être gentille en permanence.


Peut-être que la plupart du temps, je ne sens plus si je suis gentille avec joie ou par peur. Mais je sais que quand on se met à écouter, parfois, peut-être une fois sur dix, on le sent. Et c’est déjà un grand pas. Et peut-être qu’une fois sur dix de ces fois où on le sent, on pourra faire autre chose. Peut-être pas.


On pourra apprendre ce qui est vraiment gentil pour nous-mêmes, ce qui est respectueux de qui on est. Et ça prend du temps, et c’est okay.


Il faut bien commencer quelque part.

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